Lupus Dei

L’animal est création de Dieu, il est l’un de ses enfants. L’Homme est création de Dieu, il est l’un de ses enfants. Mais lorsque Dieu déséquilibre l’univers et place tous les pouvoirs entre des mains, les crocs, alors inférieurs en nombre et affaiblis, s’en détournent et s’en remettent alors à des forces sombres et destructrices.

Je suis l’héritier d’une très ancienne lignée de loups. Le territoire de mes ancêtres était vaste et leur domination les élevait au rang de dieux, Lupus Dei furent-ils nommés. Leurs hurlements étaient emportés par le vent à des kilomètres à la ronde, ils possédaient la nuit, ils domptaient le jour. Ils effrayaient ce qui vole, ils pétrifiaient ce qui rampe, et ils intimidaient ce qui marche. Ils étaient de grands chasseurs, mais de cette puissance redoutée jusqu’au aux confins du monde ne subsistent que de vieux loups comme moi. Éteint de la main des hommes, à combat inégal, notre règne n’est plus désormais. Oubliés même des grands conteurs, proies d’une poignée d’hommes armés, nous ne sommes que des chiens parmi les perdrix et les faisans, des porcs parmi les porcs.

De vie de chien je suis âgé, de vie d’homme, je suis à peine un enfant. J’occupe un territoire qui s’étend sur un large flan de montagne. Sous mes pattes, une vallée. Je me nourris de proies vieilles ou faibles, le plaisir de la traque m’a quitté il y a fort longtemps. Je suis seul, je n’appartiens à aucune meute, je suis mon propre clan, je suis le survivant Alpha.

La journée est automnale et douce, je marche entre les sapins.
La lumière perce les cimes et allonge son manteau jaune sur la mousse verte des bois. Je sens sa timide chaleur sur le haut de mon dos et ralentis ma cadence. Je voudrais que Dieu fige le temps afin de m’oublier dans cette chaude étreinte, jusqu’à ce que le jour de la nuit éternelle arrive, enlace cette Terre maudite et m’emporte dans la mort. Mais Dieu ne m’écoute pas, il ne le fait jamais. Il me laisse subir les affres de ma vie de loup déchu. Peut-être rit-il de moi à chacune de mes requêtes absurdes, moi Lupus Dei, autrefois sa plus noble créature, son plus grand serviteur.

J’arrive près d’un ruisseau. J’incline ma tête et plonge mon museau dans le frêle écoulement. Je lape l’eau fraîche lorsqu’un craquement derrière moi m’interrompt. Je relève la tête. Je me retourne et les vois. Deux jeunes garçons se tiennent à quelques mètres, ils sont armés de lourds fusils, sûrement font-ils le double de leur poids. Ils me fixent. Ils se parlent dans un langage inconnu mais nul besoin de le comprendre, ils ont le regard du démon. Je ne hume pas leur crainte, ils en sont dépourvus. Tout ce que je ressens c’est une cruauté sans nom et cela me terrifie. Ils se mettent à rire, un petit rire sournois et diabolique. Ces deux petits hommes me dominent, et ils semblent s’en délecter. Le plus haut des deux me met en joue, à ses côtés l’autre trépigne de joie et soutient mon regard, il attend puis pointe son arme. Tout à coup, un bruit de tonnerre retentit. Le petit a tiré. Je prends appui sur mes membres. Je sens une douleur aiguë et vive dans mon épaule. Un liquide chaud s’engouffre dans mon pelage. La déflagration retentit encore dans ma tête dans un écho assourdissant. Je regarde une dernière fois le sourire du diable et fuis aussi loin que peuvent me porter mes forces.

Plusieurs années ont passé. Ma blessure a laissé des stigmates en mon âme. Et à chaque pas boiteux, je me remémore cette après-midi où Dieu a en partie quitté mon cœur.

La neige est tombée tôt cette année et le froid s’est immiscé en chaque arbre et sous chaque pierre. Comme si le mal avait décidé d’élire domicile au sein de cette forêt, les jours sont noirs et les nuits plus obscures encore. La nuit tombe. Je viens de capturer un petit lièvre. Il est bien maigre mais ce sera un repas convenable, l’hiver réduit drastiquement les quantités et ne laisse à mon estomac que des proies de piètre consistance. Alors que je me rends vers ma tanière, ma victime dans la gueule, j’aperçois des silhouettes et j’entends des rires, des lamentations et je le respire, je respire le sang. Je prends garde à ne pas lâcher mon repas puis progresse aussi discrètement que possible vers ces ombres. Le craquement de la neige sous mes pas est presque imperceptible. Je me rapproche lentement. Les contours se précisent, les formes se révèlent. Dans ma vie de prédateur, jamais je n’ai vu pareil tableau. Je les reconnais immédiatement. Leur regard glacial, leur sourire machiavélique, leur odeur d’homme, les assassins se tiennent à une poignée de mètres de moi. A leurs pieds un gigantesque cerf est couché sur le flanc, sa tête est dans ma direction, entre l’épaule et l’aine une plaie béante expose sa chair. Une pièce d’horreur en milieu naturel. Le cerf est vivant, de sa gueule son souffle s’évapore en un furtif nuage, puis disparaît, puis réapparaît. Le cerf tient le rythme, mais ses yeux noirs semblent supplier la délivrance. Les deux jeunes hommes ont étoffé leur cruauté et dans une proximité sordide, écartent la plaie de leurs mains et fouillent la panse de l’animal jusqu’à découvrir dans ce charnier, le foie, les intestins, le cœur. Tout en pillant l’antre de l’animal, les deux jeunes gens s’esclaffent dans une joie malsaine, et rient plus fort au gré de l’avancement de leur expédition chirurgicale. Le cerf me regarde alors, son souffle se fait plus lent, les petits nuages près de son museau s’espacent et se réduisent. Il me fixe, ses grosses billes noires sont gorgées d’eau. Alors que les bourreaux s’acharnent à enfoncer leurs bras toujours plus profond dans son ventre, l’animal perd sa vie, et émet alors son ultime expiration, celle qui se dissipera pour la dernière fois et gravera en ma mémoire, l’image la plus terrible que j’aie jamais vue. De cette abjecte cruauté dont j’ai été témoin, je garderai la plus lourde conséquence. L’homme a pris deux âmes en ce jour, et il a dérobé ma foi.

Je m’en remets à la haine sous sa forme originelle. Je lâche ma prise, invoque la rage de mon espèce et l’instinct de ma race. Le sang appelle le sang. Je prends appui sur mes membres, bondis de toute ma colère sur l’un des impies et arrache sa vie dans un élan de violence incomparable. Je déchire la peau ridiculement fine de son cou et assaille durant de longues minutes son corps blanc devenu carmin, et fais jaillir le sang sur le visage horrifié de son partenaire. Je stoppe soudainement puis me tourne vers le second garçon. Le petit, celui qui avait déchargé le feu sur moi. S’il existait châtiment plus terrible que la mort, je l’infligerais à cet être jusqu’à des temps infinis. Je le force à maintenir son regard à coup de grognements. Il pleure comme un enfant, il se couche sur le dos. Je ne porte aucun intérêt à sa soumission.
La fureur me couvre de son manteau sinistre, je ne suis plus le chien de Dieu. Mon âme s’est allégée de sa miséricorde pour se remplir intégralement du poids de la vengeance. J’immobilise ce pantin laiteux entre mes griffes, j’approche ma gueule entachée et dévore son visage dans la plus délicieuse des cruautés. Son agonie décuple mon plaisir. Le désordre naturel, divin, n’est plus. Je contrebalance la volonté de Dieu jadis imposée. Les forces se rééquilibrent, j’impose un partage de la monstruosité que ses créatures sont capables d’infliger. Bien que mon estomac digère la carne des deux garçons, je me sens curieusement creux et ma frénésie m’a épuisé, je m’endors alors au pieds des corps, sur un lit de sang. Je passe une nuit hantée où Dieu n’a plus sa place. J’ai laissé le Diable entrer dès la première morsure, et il est entré joyeux et déterminé.

Je suis réveillé à l’aube par des bruits lointains. Je distingue des aboiements, des tintements, et des cris d’hommes. Le tout se rapproche rapidement. Je me redresse et commence à fuir mais les sons viennent de toutes parts. Je sens qu’ils m’encerclent. Les hommes crient et leur meute s’égosille. Soudain des bruits de tonnerre, je les reconnais. Les balles de feu sifflent autour de moi et viennent fendre violemment l’écorce des sapins. Mes oreilles sont douloureuses et l’odeur des bois change, elle se charge de poussière et empeste le souffre. Une balle se loge entre mes côtes, une brûlure d’une fulgurance inouïe me fait hurler, je perds l’équilibre. Je me relève dans la peine et poursuis ma fuite. J’avance et quitte bientôt mon territoire. Je n’entends plus mes poursuivants, je les soupçonne de s’être arrêtés à hauteur du carnage que j’ai laissé derrière moi.

Je marche durant des jours, la horde vengeresse ne m’a pas suivi au-delà de la deuxième lune. Les coussinets de mes pattes sont entamés, et j’ai froid. Ma blessure ne saigne plus mais la douleur s’intensifie. Je me sens fiévreux, faible. L’infection et le pus ont relayé la cohorte armée en s’agrippant à moi. La mort est le plus grand prédateur depuis la création du monde, elle est l’outil de Dieu lorsqu’il se lasse d’une existence et qu’il décide que sa place doit être reconsidérée. Et je n’y échapperai pas. Je ne m’étais jamais rendu en ces lieux. Le soleil a fait fondre le fin manteau neigeux. Je surplombe une vallée profonde, si profonde que je ne peux en distinguer le berceau. Mes forces ne peuvent me porter d’avantage. J’avance quelques mètres et atteint le bout de la falaise. La roche a des formes curieuses, des orbites creusés dans la pierre et un front composent ce gigantesque et inquiétant crâne humain. Est-ce la fièvre qui provoque ces visions mortuaires ? Ce n’est qu’un prélude à ce qui suit.

Je décide de quitter ce belvédère sinistre et implore mes derniers élans de vie de me porter en un autre lieu. Je poursuis mon chemin dans la forêt, infecté et mourant. Je débouche sur un second replat de roche. L’endroit est magnifique, exposé au sud, la pierre capture abondamment la chaleur du soleil et me la rétribue en une douce caresse. Je longe l’endroit. Soudain se dresse devant moi, une large bouche noire ouverte comme dans un bâillement éternel.

La fraîcheur émanant de la cavité me saisit. Je sais, au fond de mon cœur animal, qu’elle sera mon ultime repaire. Je me retourne une dernière fois vers l’extérieur et vois une nouvelle forme dans le flanc de falaise, le profil d’un homme s’y dessine. Il domine la montagne, et semble anéantir définitivement le règne du loup. Je pénètre dans la grotte. La profondeur me happe, et engloutit derrière mes pas toute clarté. Je suis éreinté, il est temps de partir. Je suis prêt à avorter la lutte à la vie que je mène depuis bien trop longtemps. Je plie sous mon poids et me couche sur le sol frais et humide. Veillé par des entités dont j’ai vu les visages, je pense à la désolation du cerf. Peu m’importe quelles forces supérieures accueilleront mon âme, le sort du cerf aurait mérité, par vengeance, la mort de tous les hommes ici-bas. Le monde, déserté de Dieu, est ainsi fait. L’homme, abandonné par son humanité est ainsi fait. Et ce sera de sa propre main qu’arrivera le salut de la Terre, qui n’aura pour autre issue, que celle de la fin de son règne.

Belvédère de l’Ermitage + grotte St Anne, St Claude, Jura


Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *