Les bruits de la forêt

J’ai commis un crime. Dopé par la peur des conséquences de mon geste j’ai fui. Cela fait maintenant des heures que je me suis perdu dans cette forêt, il est aux alentours de minuit. La batterie de ma torche faiblit dangereusement. Je me maudis, je me vomis. Des centaines d’épines de ronce tailladent ma peau. Ces cilices ensorcelés déchirent mon corps et me font cruellement souffrir, mais cette mortification n’est que faible pénitence face à l’horreur de mon geste.

Je résiste à tout abandon, je ne peux revenir en arrière, je continue d’avancer, le cœur aveuglé, l’âme broyée. Je suis coupable, je suis sain d’esprit, je connais ma vérité, mais à cet instant toute lucidité s’est envolée. Je n’ai aucun contrôle, et je suis effrayé.

Il y a ces bruits autour, les bruits de la forêt, ils hantent mes pas, ils m’agressent et me terrifient. Je les hais à en devenir fou. Ne vont-ils jamais cesser? De longues heures plus tard, j’erre toujours en ces bois malfaisants. Et je me surprends à imaginer être paralysé dans un autre espace, loin du monde, seul avec mes cauchemars, tournant en rond jusqu’à l’infini du temps, condamné à subir ce concert infernal.

Ma lumière balaie encore miraculeusement la jungle puis soudain je la vois.

A quelques mètres, une ouverture de pierres se dresse devant moi. Suis-je enfin sorti de cette forêt sordide? Je m’approche. Les bruits cessent brutalement.

Je m’approche lentement de cette bouche géante, le sol est glissant. Je ressens des vibrations, elles ne viennent pas de ce monde, je le sens. Alors que je suis à bout de force, cette cave morbide est mon unique chance de reprendre des forces. La fuite m’a exténué et mon corps meurtri réclame une trêve à la nature. Je passe cet improbable et inattendu perron et m’enfonce dans les ténèbres. Ma torche n’émet qu’un fragile faisceau de lumière. L’endroit semble profond, il est vide. L’humidité crée une odeur désagréable, l’air est moite.

Je me blotti dans un coin de la vaste cellule souterraine. J’éteins ma torche. Mon esprit s’abandonne au silence. Les battements de mon cœur s’apaisent. TADAM, TAdam, tadam. Je repense à l’abomination de mon acte, et jamais, même libre, je ne pourrai m’autoriser quelconque forme de rédemption. Mais je parviens à fermer les yeux. Je suis si fatigué. Cet entre-monde a raison de mon épuisement et encore faiblement conscient, je commence à m’assoupir.

Soudain, je capte un bruit. Un bruissement de vêtement, là tout proche. Mon esprit enregistre l’information et ma raison m’alerte, c’est anormal. Mes paupières remontent brusquement, mes yeux sont grand ouverts. Je bloque ma respiration. Je suis dans l’obscurité, les sons sont décuplés. Le bruissement se fait plus fort puis j’entends des pas. Je ne comprends pas, je suis pétrifié. Les pas viennent à moi. Je ne peux la voir mais je la sens, une présence. Techniquement impossible mais elle est bien là, près de moi. Je dois reprendre mon souffle, j’expire aussi discrètement que possible puis inspire lentement, une odeur pestilentielle emplit alors mes poumons. C’est la mort, la mort que j’ai provoquée tantôt m’a suivi. Est-ce cela l’Enfer? Si  cette ouverture en est le seuil alors cette entité malfaisante en est la gardienne.

Alors que je me soumets à la damnation et m’apprête à payer mon crime, l’être à mes côtés pousse soudainement un long cri perçant et assourdissant. La configuration du lieu amplifie le hurlement, la portée du son est insupportable et écorche mes tympans. Je porte mes mains aux oreilles et je ferme les yeux, je hurle à mon tour, comme si cela allait suffire à faire disparaître cette chose. J’éclate en sanglots. Je pleure chaque goutte de sang de l’enfant que mon couteau a entaillé.

La plainte de la bête cesse brutalement. Des bras saisissent alors mon visage, le démon se penche et me fait face. Il émet un ronronnement félin, je sens sa gueule ouverte, une odeur fétide de pourriture, elle s’ouvre plus grand encore, un bruit de mâchoire. Un craquement d’os. Une lamentation. Le diable porte ma tête alors dans sa gorge et lentement m’avale jusqu’à ce que ne subsiste de moi que le souvenir d’un meurtrier. Et alors que la mort m’emporte dans son antre, victime d’une souffrance innommable, étrangement ce que je regrette alors, ce sont les bruits, les bruits de la forêt.

Quelque part dans la vallée de la Bienne, Jura


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