Le comble de Saturnin

La vie pour certains est aussi limpide qu’une eau de roche qui aurait été filtrée trente fois. La vie elle même naît, puis coule et ne se détourne jamais, jusqu’à mourir en un frêle filet dans un sol détrempé. C’est beau, simple, inéluctable et quelconque.

Pour les autres, les gens comme moi, les attardés du lien social, les péquenauds de l’intégration, les générateurs de conneries, la vie est un putain de bourbier. La vie naît que ça schlingue déjà. Attention mes géniteurs sont tout ce qu’il y a de plus commun, mais c’est autre chose. Le problème il est à l’intérieur de ce petit cerveau de mioche. Et l’eau de la roche, tout au long de sa vie, de ma vie, a été imperméable à tous les filtres, et a engrainé la boue jusqu’à la fin. Et aujourd’hui mes amis, je suis l’antonyme personnifié des ordinaires qui dominent le monde. C’est moche, tordu et incomparable.

Je m’appelle Saturnin.
C’est ça marrez-vous! Mes parents dans leur extraordinaire bonté ont voulu rendre hommage à un grand-père tué par les nazis. Bon sang, nous sommes deux cents à porter ce prénom dans ce foutu pays. Quand je vous disais que c’était cuit dès le départ. Je me trimballe cent dix ans d’emmerdements alors que je n’en ai que quarante cinq.

Il y a deux jours je me suis suicidé. Je me suis jeté du haut d’un pont mais j’ai merdé, en fait je ne voulais pas m’écraser comme une crêpe Suzette je voulais me pendre à une corde depuis un pont. Connaître une mort spectaculaire, épique. Tu parles. Ma tête s’est arrachée de mon corps et le tout est allé s’écrabouiller dans le jardin d’un des conseillers municipaux de la ville. Un fiasco total!

Maintenant je suis dans un entre-monde, je tiens ma tête dans un bras comme si c’était un putain de ballon de rugby. Je ne suis pas bloqué là parce que j’ai foiré mon suicide, je suis bloqué parce que même si mon existence sur cette Terre a été une calamité, j’ai réalisé, une vie trop tard, que j’étais aimé à en crever. Et alors que mon père et mes trois meilleurs amis plongeaient mon coûteux cercueil dans le caveau près du premier Saturnin de la famille, j’ai vu dans leurs yeux gonflés et enflammés par le chagrin, quelque chose qui m’a glacé le sang plus que la mort elle-même, j’ai vu qu’ils n’avaient pas saisit, et qu’ils n’acceptaient pas.

Laissez moi commencer depuis le début. Je suis né roux. A six mois je roule de la table à langer et tombe d’un mètre sur le tapis. A cinq ans je tente le skateboard sauf qu’au même endroit au même moment le chien du voisin l’a tenté lui aussi, ce con me pousse, trente et un points de sutures et un trauma crânien. A huit ans je me fait renverser par une petite vieille dans la rue derrière l’église. Quatre côtes brisées, la jambe fracturée. De mes onze ans à mes vingt et un ans je subis les pires saloperies que les gosses sont capables d’infliger à leurs semblables, une scolarité désastreuse je redouble 3 fois.

Mon père me trouve un boulot de magasinier dans l’usine de fabrication de planches à repasser de la ville. J’ai l’impression alors que ma vie se stabilise. Avec mes collègues on fait une bonne bande de potes. Il y a mon meilleur ami, Manu, il y a Dédé et Riton, la vieille Chantal du PMU, qu’est ce qu’on se marrait. Plus tard je rencontre Fabi, ma Fabienne, mon adorée. On se dépucelle à 26 ans, on se marie, on fait deux gosses, des gosses de l’Amour. L’un est épileptique, l’autre gras comme un moine et aussi timide qu’une bonne sœur, mais j’étais heureux. Bordel ce que j’étais heureux. La poisse m’avait oublié durant quatorze années.

Puis un jour elle s’est pointée à nouveau la garce, reposée comme un bon vin, elle m’a giflé tellement fort que je ne m’en suis jamais relevé. Il y a deux ans, le patron de la fabrique est parti avec la caisse. Des centaines de milliers d’euros ont pris un aller simple vers les îles. La police les cherche encore, lui le voyou et notre pognon. La boite a sombré, et une partie de notre cœur aussi. Je l’aimais mon usine, je l’aimais ma vie. Ensuite à la maison les choses ont changé, on devait vivre avec une paie. Vivre! Ou survivre, et mal vivre. Fabi faisait ce qu’elle pouvait avec son boulot au collège, moi je continuais de voir les copains. On dégueulait notre haine du bourgeois au comptoir de chez Chantal. On trinquait jusqu’à plus soif lorsque l’un d’entre nous réussissait à décrocher un entretien d’embauche. On engloutissait nos propres espérances dans nos Ricard, et on fermait les yeux devant l’absurdité du monde. Je les ai tellement fermé fort mes yeux que je n’ai pas vu arriver l’Enfer. Le vrai, le réel, le palpable, l’inévitable, le destructeur.

C’était il y a un an. Ma fabi, et bien devinez, elle s’est tirée. Par ma faute j’ai perdu la femme que j’aimais, mes gosses, j’ai dilapidé mon bonheur, je me suis tué, et aujourd’hui l’addition est salée. Elle est parti avec un pompier, celui là même qui a mis ma tête dans un sac en plastique blanc pas plus tard qu’avant-hier. L’enfoiré baise ma femme derrière mon dos d’alcoolo pendant des mois, me la vole c’est déjà assez humiliant, mais je suis assez stupide pour lui laisser l’honneur de ramasser mes miettes tout ça parce que je n’ai pas pensé sauter du pont de la ville voisine. Mais quel con! De mes premiers à mes derniers gazouillis j’aurais vraiment été un véritable abruti. Quand j’étais en haut du pont, du mauvais pont de la mauvaise ville, juste avant de supprimer ma mauvaise vie de la mauvaise façon, croyez moi ou non, mais je croyais vraiment prendre la bonne décision. Je pensais devoir m’absoudre de mes conneries. Je ne pensais à personne d’autre qu’à moi. Je voulais simplement qu’on me foute la paix. La vie m’avait éreinté. Saturnin ne veut plus tourner le disque de sa vie, Saturnin veut rejoindre le néant. Je n’aimais plus rien de moi, chez moi, et j’avoue que je n’ai jamais vraiment aimé grand chose à part ma douce Fabienne et nos marmots.

Je n’ai versé que quelques larmes pour eux trois, elles ont entaché ma chemise d’auréoles salées. J’ai accroché la corde que j’avais piqué à Manu dans son garage à un pylône du pont, j’ai glissé le nœud coulant autour de mon cou ridé puis j’ai serré son étreinte. J’ai pris de l’élan, le dernier élan d’égoïsme qu’il subsistait en mon être ridicule, et j’ai sauté. Un vrai vol plané, un corbeau n’aurait pas fait mieux. J’ai sauté loin devant. J’étais décidé, j’étais seul, et j’étais libéré. La mort je croyais que c’était manger les pissenlits par la racine et juste, disparaître. Et disons que je m’étais laissé la grandeur de choisir quand et comment, même si j’ai complètement foiré le comment. Hey les gars n’empêche! J’ai fait une sacrée sortie hein! Mais en fait, comme depuis toujours dans ma piètre existence, rien ne se passe jamais comme prévu. Le petit rouquin se retrouve face à un léger problème. Son âme arrachée erre sur la terre.

Je vous explique, je me suis assassiné violemment, donc je n’ai pas pu partir directement plus loin. Je suis là parmi les vivants, et ce que je vois me retourne les tripes. Mes amis sont au bistrot, ils ont l’air plus pauvres que jamais. Manu fait la gueule, Dédé tente de raconter nos souvenirs de l’usine; il raconte cette anecdote quand cette gourde de Jacqueline avait monté à l’envers une série de 90 protections de planches à repasser et que le tout avait été expédié en Angleterre. Elle avait osé répondre au patron «c’est pas grave puisqu’ils font tout à l’envers là-bas sûrement que ça a dû leur convenir finalement». Mais personne n’a ri. Riton s’est mis à boire encore plus, il a changé. Ils sont malheureux, j’ai brisé le cercle, j’ai détruit notre équipe. Mon père, veuf depuis plusieurs années, est silencieux dans son fauteuil. Ses yeux n’ont aucune lueur, la flamme s’est définitivement éteinte, et c’est moi qui l’ai soufflée. Mon vieux papa n’est qu’une ombre, aussi mort que je puisse l’être. Il tient une photographie de ma mère et moi en vacances en Provence. Il veut nous rejoindre dans le foyer de l’au-delà, je le vois dans ses yeux. Je voudrais rester près de lui, lui prendre la main. Tiens c’est drôle, je n’avais pas regardé les mains de mon père depuis très longtemps. Elles sont si vieilles maintenant, si pâles et si fragiles. Les veines sont énormes, la peau est tachée, fatiguée. Je contemple mon père, et je suis impuissant. Mes enfants sont couchés dans leur petits lits. Il est tard mais ils ne dorment pas. L’aîné s’est glissé dans le lit de son frère, il l’a entendu pleurer. Leurs nuits sont hantées, elles sont courtes, et l’épuisement commence à se faire ressentir en classe. Voilà mon œuvre. Saturnin dans sa toute puissance qui constate les dégâts.

Être en mesure de réaliser toute la douleur que l’on inflige aux personnes qui nous aiment inconditionnellement, le sentiment de culpabilité, l’irréversible culpabilité, c’est je crois, la sensation la plus abominable que l’on puisse ressentir. Je pensais que choisir la date de ma mort aurait été l’acte le plus courageux et contestataire qu’il m’ait été donné de faire dans ma vie, mais en vérité, il a été le plus pitoyable, le plus égoïste, et le plus cruel. Une femme a démantelé mon cœur, j’ai laissé faire, je n’ai pas su voir l’espoir que la vie m’a toujours offert, et je paie le prix de mon acte désinvolte en contemplant la douleur que j’inflige à ceux qui m’aiment. Je ne peux partir vers la lumière, plus loin où m’attend ma mère, je ne peux partir car je voudrais aider ceux qui restent. Alors je vais rester encore un peu autour de mes copains, je vais tenir la main de mon père chaque nuit alors qu’il s’endormira et je vais veiller sur les rêves de mes enfants.

J’ai sauté un pont il y a quelques temps, une mort de merde, j’ai laissé un sacré bardas derrière moi. Je refuse de les abandonner une seconde fois alors je vais planer encore. Je vais planer dans l’air, ils ont besoin de moi, ils me pleurent, maintenant laissez moi les aimer comme j’aurais du.


2 Comments on “Le comble de Saturnin

  1. Coucou Marina,
    J’aime beaucoup ton histoire, il est plein de vérités, de sentiments et d’émotions. Bravo, vraiment bravo…
    Merci d’écrire !
    Bisous
    Mumu

  2. Hello Muriel!
    Mille merci pour ton commentaire 🙂 Tu n’imagines pas à quel point cela me fait plaisir! C’est un texte que j’ai adoré écrire, et que j’adore relire. Et dont je suis fière. Je t’embrasse bien fort

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