La malédiction de Vauchignon

L’automne fit preuve de bienveillance en cette journée d’octobre 1800 sur le petit bourg de Vauchignon et elle ne put privilégier plus parfaite journée que celle-ci. Le village tout entier était en émoi, il célébrait la fin des vendanges. Il arborait ses plus beaux atouts, la vigne était sacrée, son vin, une richesse et une fierté, était sanctifié. Les belles robes des dames virevoltaient et les perles brodées cliquetèrent sur les musiques entraînantes de l’orchestre. Les messieurs s’abreuvaient joyeusement et bruyamment du liquide rouge tiré de la force de leurs bras. Ce fut une récolte bénie par les Dieux, et les hommes du village en ce jour, rendaient grâce à leurs terres et témoignaient en communion leur amour du raisin. Il n’y avait plus de rang, plus de distinction, c’était un brouhaha heureux et partagé.

Rose était une jeune femme de son temps, dont la conduite de vie s’accordait avec son rang.

Une beauté naturelle, une longue chevelure brune remontée et épinglée dans un peigne en corne, une posture haute, une élégance remarquée. La jeune femme ne manquait pas de prétendants, mais aucun d’entre eux ne fut assez fougueux pour elle. Jeune femme chérie bien aimée et unique enfant, Rose était coutumière d’obtenir chaque chose qu’elle souhaitait, une robe, un bijoux, un baiser. Enfant privilégiée d’une famille bourgeoise, père architecte, mère institutrice, elle rendait honneur à sa classe, et ne s’en était jamais détournée. Ils résidaient tous trois dans un immense domaine au cœur de la Bourgogne. La famille de Rose s’était naturellement jointe aux festivités et dans la foule enivrée, suivait le cortège musical depuis des heures.

Épuisée par la danse, Rose se fraya un chemin parmi les bienheureux et marcha jusqu’au Bout du Monde. Telle est son appellation encore aujourd’hui, le Bout du Monde. Après cet ultime village, il n’y avait plus aucune route, plus aucune habitation. Seul un petit chemin de quelques kilomètres menait aux confins de la vallée, tel en avait décidé la nature. Le passage serpentait aux pieds de falaises inaccessibles, majestueuses, et longeait clairières et bois. On dit qu’au pied des vieux chênes, agrippées à ses racines, prospèrent des pépites noires dont les hommes les plus nobles se délectent gouailleusement. Et même Rose, dont la condition n’était guère à plaindre n’eu jamais l’opportunité ne serait-ce que d’en entrevoir une seule.

Enclavée au Bout du Monde, une grotte ancestrale et mystérieuse, la légende clame qu’elle abrite l’antre d’un monstre hideux, le Samoht. Le Samoht est une créature maléfique, fils des vignes et de la roche, et craint des anciens qui perpétuent sa légende. Ils avancent qu’il se délecte des femmes durant les nuits les plus froides et sombres, les emporterait avec lui dans sa tanière et ne les rendrait jamais. Même les plus valeureux du village ne s’y risquaient pas. La grand-mère de Rose lui avait conté cette histoire alors qu’elle n’était qu’une enfant. Et la petite, dont l’esprit ne laisse naturellement guère de place aux enfantillages, avait toujours gardé le doute quand à sa probable réalité.

Mais à quelques pas de ce repaire maudit, au bout de toutes choses, baigne dans la lumière une chute d’eau somptueuse. Comme l’écho d’un équilibre naturel, le bien le mal, le beau le laid, la clarté la pénombre, la cascade et la grotte, à jamais indissociables.

Rose s’approcha de la chute, elle pouvait en sentir la brume vaporeuse. Elle s’assit sur un rocher pour mieux contempler le tableau enchanteur puis ferma les yeux.

 

A cet instant Pierre se joignit à elle. Il la suivait depuis la fête. Il apparu dans son ombre, se pencha, et l’étreignit de toute sa puissance.

Pierre était un homme à la stature forte et réconfortante. Il était l’emblème de la puissance des terriens. D’une beauté sauvage et régulière, il avait pris femme aisément quelques années plus tôt et ensemble avaient enfanté deux fils. Leur quotidien était difficile, et il arrivait souvent que Pierre sacrifiât sa soupe pour que ses fils eussent le ventre plein.

Rose et Pierre s’étaient rencontrés quelques mois auparavant sous les halles du marché de Nolay, le village voisin. Il commerçait les fruits et les légumes de sa modeste propriété. Rose avait insisté auprès de sa mère pour aller elle même acheter les ingrédients du dîner. Exceptionnellement, les domestiques furent tenus de rester au domaine et de laisser soin à la jeune femme de s’occuper des provisions. Cette décision fut pour Rose la plus belle de toute sa vie, ou peut-être la plus terrible.

Ce ne fut que par un sourire que son âme s’était fourvoyée. Rose l’avait aimé immédiatement. Elle l’avait désiré plus que toutes les richesses d’ailleurs et d’au-delà, elle l’avait sollicité avec insistance jusqu’à ce que l’homme ne pût refréner son désir. Rose et Pierre entretenaient depuis leur rencontre une relation intense et complexe, ils puisaient leur passion de leurs différences et de la clandestinité de leur amour.

Mais au fil du temps, Rose dont la vie avait toujours comblé les moindres volontés, montra des signes inquiétants de folie, et de plus en plus gravement, cédait à des crises de démence. Physiquement consumée par son amour, et sous le joug d’exigences insensées, la jeune amante devint incontrôlable. Elle menaçait Pierre des pires horreurs, lui présageait la mort de ses fils s’il se refusait à elle et lui augurait la damnation s’il la quittait. L’homme tentait en vain de combler la jeune femme, il en oubliait son propre foyer tant il l’aimait d’un amour dévorant. Il composait avec son travail à la ferme, sa femme, son foyer, et avec Rose mais cependant il le savait, une éternité de la sorte et il la rejoindrait dans sa psychose.

Malgré son dévouement il n’était plus en mesure d’honorer toutes les promesses. Et la jeune femme était devenue dangereuse. Courbé par le poids de la culpabilité et éreinté par les conséquences de son erreur, Pierre décida qu’il fallait agir. Ils étaient donc là ensemble, au pied du paradis, et dans une communion tragique avec l’endroit, ils étaient également eux même, au bout de leur monde.

Pierre inspecta les alentours, ils étaient seuls. Rose n’eut le temps d’émettre qu’un léger son, elle ne put le regarder une dernière fois, et il ne put lui dire adieu. Il serra l’étreinte jusqu’à la mort. Le corps de Rose se tut, son ultime sommeil emporta avec lui son amour et son obsession. Sur son visage inanimé perlaient de minuscules gouttelettes d’eau. Tout avait été si furtif et brusque que Rose n’eut le temps de pleurer le monde, alors dans un acte miséricordieux, la nature versa quelques larmes comme pour clore le livre de sa vie. Pierre porta sa bien-aimée vers la grotte de Samoht. Ils disparurent dans le boyau obscure. Pierre et Rose ne réapparurent jamais.

Des mois passèrent. Dans le village nul ne sut la vérité. Une famille pleura un père et un mari, l’autre pleura une fille. Ils ne firent jamais le lien entre les deux amants tant leur amour était inconcevable. Les parents de Rose quittèrent le village. La femme de Pierre ne pouvait se permettre le deuil trop longtemps puisqu’elle devait tenir la ferme alors elle se battait et travaillait pour ses fils. Ils pleuraient chacun à leur façon leur amour disparu, ignorant qu’ils partageaient une même réalité, le goût du vin, il était différent depuis cette journée, il avait le goût de la mort.

Aujourd’hui on murmure encore des choses à propos de cette grotte. Des histoires qui effraient les esprits de ceux qui les écoutent. Lorsque vient la fin de l’été, et que la dernière goutte de vin est pressée, le Samoht quitte son antre pour errer dans les vignes au cœur de la nuit. Quiconque s’attarde la nuit tombée risque de le rencontrer. Le Samoht choisit deux vies, se repaît de leur chair et de leur os, dérobe leur âme et disparaît à nouveau jusqu’à l’année suivante. C’est la malédiction de Vauchignon.

Il se dit que le Samoht est maudit et qu’il n’arrêtera ses crimes que lorsque l’homme aura décidé de cesser de faire couler le sang, le sang de ses vignes.

Vauchignon, Côte d’Or


4 Comments on “La malédiction de Vauchignon

    • Merci merci Françoise! J’ai plein d’idées encore 🙂

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